Marseille Cassis 2014

Bien que les courses de cette ampleur ne soient pas vraiment ma tasse de thé, j’ai donc pris le départ dimanche de Marseille Cassis. Dès la veille, en allant retirer nos dossards à Marseille avec Gégé nous avons profité du trajet pour reconnaître le parcours. Je ne suis pas sûr que ce soit une idée de génie. Aux trois premiers kilomètres en faux-plat montant (+37 m) succèdent trois kilomètres de franche montée (+100 m) puis au détour du premier virage en épingle les choses sérieuses commencent avec trois kilomètres et demi de lacets (+176 m) jusqu’au col de la Gineste.
Après avoir monté tout ça (en voiture) on s’est quand même demandé ce qu’on était venus faire dans cette galère. D’autant que le plateau de Carpiagne au-delà du col est plutôt vallonné et que la descente vers Cassis est raide.
Bref, ma stratégie pour la course était toute faite : ne pas me mettre dans le rouge sur les six premiers kilomètres pour tenir jusqu’au col, puis prendre une bonne allure en gardant une réserve sous le pied pour la côte des Pompiers, le fameux raidillon du 18e km.

6h03

Je gare la voiture sur le parking de l’hypermarché à Aubagne. 15°C, pas un brin de vent, ce sera short et t-shirt léger. Je laisse manches longues et sac poubelle dans la voiture.
Il y a déjà quelques coureurs qui font le pied de grue devant les trois bus garés en enfilade. Le temps d’ajuster ma ceinture d’hydratation et de vérifier le contenu du sac que je laisserai aux camions-vestiaires, je les rejoins. On a à peine le temps d’échanger un bonjour que déjà la première question fuse :
« Tu vas faire la course pieds nus ?
— Absolument
— Non ! pour de vrai ? »

S’ensuit une discussion sur la pose du talon, les blessures au genou, la température du sol à 6h du mat’, etc, qui fait agréablement passer le temps jusqu’à l’embarquement dans le bus.
Là, je profite du trajet pour lire quelques pages du bouquin que j’ai emporté puis le bus nous dépose à un carrefour anonyme. Je n’ai aucune idée de la direction à prendre alors j’emboîte le pas au reste du troupeau. Deux gars me rattrapent, je reconnais l’un de mes interlocuteurs du parking. On restera ensemble jusqu’à ce qu’on se perde de vue dans le sas.

7h08

L’accès à la zone de départ emprunte un trajet pour le moins improbable : on traverse le stade Vélodrome tout juste rénové. Pas par la pelouse, hein, plusieurs rangées de barrières nous en empêchent et une escouade de vigiles veillent au grain, mais on la longe sur le petit côté.
J’imagine que ça fait plaisir aux amateurs de foot.

Stade Vélodrome

L’intérieur du stade Vélodrome


Devant le stade sont garés les camions-vestiaires. Je fais rapidement le tri entre ce que j’emporte avec moi et ce dont je n’aurai pas besoin et je laisse mon sac dans le premier camion. Puis avec mes nouveaux compagnons nous allons nous empiler derrière les barrières qui condamnent encore l’accès au sas général. Pendant qu’on fait le pied de grue on a amplement le temps de faire connaissance avec ses voisins et évidemment une partie de la conversation tourne autour du fait que je courre pieds nus.
Si les questions sont à peu près toujours les mêmes, de mon côté j’essaie de varier les réponses pour ne pas donner (ni avoir) l’impression de rabâcher toujours les mêmes arguments.

Ce qui me surprend toujours ce n’est pas que les gens soient curieux, c’est qu’ils soient dans leur très grande majorité bienveillants. Le nombre de commentaires ou de questions que j’ai reçus avant ou pendant la course se compte en dizaines, peut-être même plus d’une centaine, et je ne garde le souvenir que de deux remarques négatives. Un gars qui m’a conseillé d’essayer de courir sur la neige sur un ton narquois, à qui j’ai répondu qu’il m’appelle dès qu’il verrait de la neige dans la région et qu’on irait ensemble, et un autre qui était atterré des contraintes que selon lui je faisais subir à mes vertèbres.

Peut-être 7h50

Au bout d’une éternité les bénévoles font pivoter les barrières pour nous laisser entrer à l’arrière du sas. Après le contrôle du dossard tout le monde court pour aller s’entasser à l’autre extrémité, au plus près de la ligne de départ. Alors je cours aussi. Pourtant rien ne presse, il reste plus d’une heure et demi avant le départ.
Un gars me dépasse et je remarque qu’il court en huaraches[1]. Je le rattrape, lui tape sur l’épaule et lui demande s’il court avec. Il me répond que non il court pieds nus. Puis il s’aperçoit que je suis pieds nus aussi et s’exclame « Ah ouaiiis ! » d’un ton approbateur.
On reste ensemble, j’ai perdu de vue mes compagnons du bus et du stade, et un nouveau groupe se forme. On finit par s’asseoir en cercle et discuter de tout et de rien. Mais surtout de course à pied.
Trois gars habitent dans mon secteur et courent sur les mêmes pistes DFCI que je fréquente souvent le dimanche, mais on ne s’est jamais croisés .

Certains ont plusieurs Marseille Cassis à leur actif et selon eux on est très bien placés pour le départ, à moins de cent mètres derrière l’arche gonflable. J’ai hésité entre rester à l’arrière comme je fais d’habitude ou suivre le conseil de Fred Prost et m’approcher au plus près de la ligne de départ. Finalement j’ai choisi la seconde option, même si je sais que ça va m’empêcher de voir les gens que je côtoie sur les réseaux sociaux. On a participé à plusieurs courses en commun cette année et je n’ai toujours rencontré ni Paul, ni Chrystelle et Ludovic, ni Eugénie, ni les autres que j’oublie.

9h17

L’heure du départ approche. Tout le monde s’est relevé, certains se débarrassent de leur sac poubelle, leur sweat-shirt ou leur bouteille en les lançant au-delà des barrières. Parfois le lancer est trop court et le pull tombe au milieu de la foule. Je mets en route le Polar. Il cherche pendant de longues minutes mais ne capte pas les satellites. Je le relance : pas mieux.
Quand le départ est donné je déclenche le chrono et tant pis pour le GPS. Il lui faudra près d’un kilomètre et demi pour qu’enfin il affiche une allure instantanée. Je suis déjà en mode ‘tranquille mais pas trop’. Le peloton est dense mais ce n’est l’embouteillage auquel je m’attendais. Je perds moins d’une minute dans le piétinement du départ puis je me cale sur une allure confortable que je crois pouvoir tenir pendant les 6 premiers kilomètres avant d’attaquer la section difficile de la montée.

Montée du col de la Gineste

Montée du col de la Gineste


J’évite de trop regarder la montre. Comme elle me donne des chronos kilométriques à contre-temps avec le marquage au sol c’est assez facile. Je jette bien un coup d’œil de temps en temps à ma fréquence cardiaque ou à mon allure, mais dans l’ensemble je cours au feeling.
À deux reprises pendant la montée je m’écarte pour prendre quelques photos. Le ruban humain qui serpente le long de la colline est d’une longueur impressionnante. Quinze mille dossards ? Au vu de la route bondée à perte de vue vers le haut comme vers le bas, si on m’avait annoncé cent mille dossards j’y aurais cru volontiers.

10h30

Je passe sous l’arche qui marque le col de la Gineste après 9,5 km de montée quasi-ininterrompue, le chrono à mon poignet indique 1:00:08. Je suis agréablement surpris par le chiffre. J’aurais pensé qu’il me faudrait cinq à dix minutes de plus pour boucler la côte. Et le plus surprenant c’est que j’ai géré pour ne pas me mettre dans le rouge tout en ne marchant pas un seul instant.
J’ignore le ravito du sommet comme j’avais ignoré le premier. Anticipant une cohue j’ai emporté ma gourde et deux tubes de gel. En fait les ravitos sont plutôt fluides, comparables à ce que j’ai déjà vu sur des courses ayant moitié moins de participants.

Le plateau de Carpiagne est plutôt roulant mais certainement pas plat. Mon inquiétude la veille lors de la reconnaissance concernait principalement le revêtement. À vue de nez l’enrobé pouvait s’avérer rugueux, même si c’est assez difficile d’en juger quand on roule à 60 km/h. En réalité il est plutôt pas mal et permet de dérouler la foulée ce qui risque de conduire à des échauffements et peut-être même des ampoules si les pieds ‘griffent’ trop le sol au lieu de l’effleurer d’un lift and kiss. Je me calerais bien sur la ligne blanche dont la peinture atténue considérablement la friction, mais celle-ci est ponctuée de mamelons destinés à avertir les conducteurs qui la franchiraient. Sympa pour les automobilistes, pas cool pour les coureurs.

10h52

Au troisième ravito je prends le temps d’attraper une bouteille d’eau et une tranche de pain d’épice. Quelques dizaines de mètres avant les pompiers arrosent les coureurs de leur lance à incendie, un rafraîchissement bienvenu, même si j’ai entendu beaucoup de ceux qui couraient à proximité craindre pour leur téléphone portable. Après que j’ai réussi à noyer le précédent, le mien est étanche. Suffisamment en tous cas pour prendre une bonne rincée.

Descente vers Cassis

Descente vers Cassis


Arrive la longue descente vers Cassis pendant laquelle je laisse filer l’allure encore un peu.
De 5'36 /km sur le plateau, c’est-à-dire grosso modo mon allure semi, je descends aux alentours de 5'15 /km avec des pointes à ma VMA soit 4'35 /km. Puis une sensation d’échauffement sur le quatrième orteil me fait craindre une ampoule, il reste encore 4 km alors je raccourcis la foulée et reviens à une allure plus raisonnable.
Les plats et faux-plats qui marquent l’arrivée dans la zone urbanisée m’aident à conserver cette allure tranquille. Je sais la côte des pompiers proche et je m’attends à la découvrir après chaque virage. Mais pour l’instant ce sont surtout les camions de pompiers que je vois. L’un se fraye péniblement un passage dans la foule des coureurs. Plus loin deux autres sont stationnés, gyrophares en fonction, tandis que des pompiers s’affairent sur des coureurs inanimés.

Je ne comprends pas comment on peut pousser son organisme à ce point. Même si la préparation a été insuffisante, si les conditions de course sont difficiles (ce qu’elles ne sont pas aujourd’hui) ou si l’intensité de l’effort a été sous-estimée, il y a quand même tout un tas de signaux d’alerte qui préviennent le coureur qu’il est en sur-régime et qu’il n’est pas raisonnable de persévérer.
À chaque fois que je passe à côté d’une fille ou d’un gars étendu sur une civière et que je me dis qu’il faut être fou pour se mettre dans cet état-là, je ne peux pas m’empêcher de penser que pour beaucoup c’est moi qui suis fou de courir pieds nus. On est tous fous aux yeux de quelqu’un, les paradigmes ont la vie dure !

11h23

Au détour d’un virage se dresse la fameuse côte des pompiers. Un grand nombre de personnes se mettent à marcher, peut-être par esprit de contradiction je pique un sprint en disant à voix haute, comme pour me convaincre, « c’est dans la tête que ça se passe ! ». Sur la trace enregistrée par le Polar la courbe d’allure marque le pas, celle de la fréquence cardiaque explose de 86% à 98%.
Deux cents mètres et une minute plus tard le raidillon à la terrible renommée est passé, je lève le pied. Tous ceux que j’ai doublés dans la montée me dépassent à leur tour dans la descente qui suit. Il reste un peu plus d’un kilomètre, je maintiens mon allure semi, voire un peu plus lent, le sprint en montée m’a lessivé.

11h36

Je passe la ligne d’arrivée alors que le chrono officiel affiche 2h03 et une poignée de secondes. Temps réel 2h02'01". Je suis surpris. Je tablais sur un chrono entre 2h15 et 2h30 selon la difficulté des embouteillages au départ et dans la montée. Certains disent que le chrono sur Marseille Cassis est comparable à un chrono sur semi, les 300 m de dénivelé compensant le kilomètre en moins.
Si on en croit cette équivalence ce serait mon semi le plus rapide, malgré les poignées de secondes laissées au cours de trois pauses photo.

Après la course

Dès le premier mètre après la ligne d’arrivée voici le fameux embouteillage tant redouté. Les huit mille coureurs arrivés avant moi semblent tous s’être donné rendez-vous sur le port avec leur famille ou leurs amis. Récupérer la médaille puis le sac aux camions-vestiaires est une épreuve pire que la côte des pompiers. La motivation est passée avec la ligne d’arrivée, je commence à percevoir la sensibilité de la plante de mes pieds et je leur accorderais bien un peu de repos, mais il me faut encore rejoindre le point de départ des bus qui, renseignement pris, se situe au niveau de la gare, un bon kilomètre et demi de côte plus loin. Alors que j’entame ce dernier trajet quelqu’un me rattrape et engage la conversation. Je me retourne et reconnais le gars avec qui j’avais discuté sur le parking au tout début de la journée. Une compagnie qui est la bienvenue. Six heures plus tôt on était deux inconnus garant leurs voitures à côté l’une de l’autre sur le parking de l’hypermarché. Maintenant on est deux potes qui se retrouvent après la course et se racontent leurs expériences respectives.

Bien sûr je me suis régalé pendant 20 km, bien sûr j’ai envie d’y retourner pour passer sous la barre des 2h00. Mais au-delà de l’expérience purement personnelle, la journée a été riche en rencontres.
Merci à Gégé et Jean-Christophe, à Olivier, à Aurélien et Yann et à toutes celles et tous ceux dont je n’ai pas retenu les prénoms. Merci au papi dont c’était la 25e participation, au gars qui a couru la Saintélyon, au couple qui a couru le marathon de Lausanne l’an dernier. Merci à tous ceux qui m’ont dépassé en levant le pouce ou en criant « Respect ! » en signe d’encouragement, à la dame qui me demandait s’il y avait un classement spécial pour la catégorie ‘pieds nus’, à tous ceux qui se sont inquiétés de savoir si ça ne faisait pas trop mal…
J’arrête là sinon je vais citer quinze mille personnes 🙂

Les clés de la course[2]

Distance : 20,0 km
Chrono : 2h02
Dénivelé : 480 m


[1]. Sandale minimaliste faite d’une semelle fixée au pied par un lacet.

[2]. Il manque sur Strava plusieurs minutes de ligne droite avant que le GPS ne capte le satellite. J’ai reconstitué le parcours complet sur Openrunner.

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8 réflexions sur “Marseille Cassis 2014

  1. Un récit qui me donne une impression de « course facile » pour toi en fin de compte !
    Respect et BRAVO
    À force de lecture ici et là, il me semble que les « autres » coureurs et spectateurs sont de moins en moins réfractaires au fait de courir pieds nus… Les multiples encouragements par des « respect » le confirme, non ?

    • Exact. On nous prend toujours pour des extra-terrestres ou des illuminés mais comme on a l’air inoffensifs ça passe bien. Et beaucoup sont intéressés par la foulée médio-pied, que ce soit en minimalistes ou pieds nus.

  2. Apparemment cette course s’est plutôt bien passée, malgré le monde. Et félicitations quand même pour le chrono, bien mieux ce que tu espérais.
    Et forcément dans cette foule, pied nu, tu passes pas inaperçu 🙂
    Et pour info je suis un peu amateur de foot, et rien que la photo m’a fait plaisir 🙂

  3. boutry dit :

    Salut, je viens de te retrouver. Je suis le coureur que tu as rencontré sur la ligne de départ. Je découvre ton site. Je vois que la communauté de coureur pieds nus est grande. Bravo pour le trail des Brasses!!! A bientôt

    • Salut, c’était toi le « gars en huaraches » à l’entrée dans le sas dont je parle dans le billet. La communauté des pieds nus est assez active sur le forum de la BRS, ça vaut le coup d’aller y jeter un œil.
      Quant aux Brasses, est-ce qu’on t’y attends en octobre ? 😉

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