Citation

J’aime courir.

Pour éviter toute méprise, je ne vous laisserai pas croire un seul instant que le texte ci-dessous est de ma plume. Il s’agit de la préface à l’ouvrage Courir longtemps de Bruno Heubi, et elle est signée par Stéphane Diagana.
Je trouve que c’est une réflexion intéressante et lucide sur la course à pied et je tenais à la partager.

Depuis mon plus jeune âge, j’éprouve cet amour irrépressible de la course.
Pas celle qui vous invite à vous mesurer aux autres. Je ne me souviens pas avoir défié qui que ce soit à la course dans les cours d’école. Mais de celle qui vous rapproche de vous-même et vous permet de vous sentir pleinement vivant. Descartes avait sans doute raison, mais en ce qui me concerne, il manque quelques éléments à sa célébrissime formule1.
J’écrirais plutôt :« je cours, je pense, je sue, donc je suis. »

La course, dont je vous parle ici est un étrange paradoxe.

C’est sans doute un des plaisirs les plus égocentriques qui soient.
Car courir, au-delà des apparences trompeuses des rencontres sportives (de masse ou d’élite), c’est d’abord une rencontre avec soi-même, qui invite au dialogue entre le corps et l’esprit.
En courant, je réaffirme sans doute mon existence, mon être et ses contours.
Je cours donc je suis !
Ce faisant, je rappelle certainement au bon souvenir de mon esprit l’existence de ce corps trop souvent de nos jours réduit au silence.
Aujourd’hui, le quotidien de nombre de citadins s’organise autour des activités de l’esprit. Le corps silencieux ne s’exprime alors que rarement, et plus plus souvent seulement par la maladie ou par la douleur. Il est donc au mieux oublié, au pire rejeté à l’extérieur de soi. Ultime héritage de Descartes.
Dans ce contexte, la course permet une rencontre heureuse entre l’esprit et un corps de nouveau valorisé, objet de toutes les attentions, voire de toutes les exigences, mais enfin reconnu, sondé, écouté, encouragé.
C’est pour moi ce qui se cache derrière le plaisir de courir. Plaisir, qui lorsqu’il s’acoquine de manière suspecte avec la douleur lancinante de l’acide lactique dans la dernière ligne droite d’un tour de piste, ou avec celle d’un organisme laminé par les 30 premiers kilomètres d’un marathon, fait étrangement de vous le plus seul, mais le plus vivant des hommes.

La chose est donc dite : la course à pied est un plaisir solitaire et égocentré. Mais le paradoxe dont je vous parle réside dans le fait que c’est aussi un phénomène communautaire (voire identitaire) de masse.
On pourrait croire après ces quelques lignes, que la course à pied isole. Et pourtant elle sait rapprocher avec beaucoup d’efficacité.

Lorsque l’on écoute ces coureurs débutants ou expérimentés (les seconds ayant eux aussi débuté un jour) qui échangent entre eux au sujet de leurs sensations, on peut voir sur les visages de chacun la joie de se sentir exactement compris. Le niveau de pratique importe peu. Il suffit juste de courir à son rythme. Ce rythme unique et personnel qui permet d’installer la relation idéale entre le corps et l’esprit.
Chaque mot de l’un trouve un écho dans le vécu de l’autre. « Tu sais ce que je ressens, je sais ce que tu ressens, donc tu deviens naturellement moins étranger pour moi ». C’est sur cela que repose le formidable et universel potentiel empathique de la course à pied. Rien d’étonnant donc à la grande convivialité du monde de la course sur route.
Les courses populaires rassemblent de plus en plus de participants. Des petits groupes s’organisent le week-end pour parcourir à petites foulées les parcs et bois des grandes agglomérations. On croise tantôt une jeune fille solitaire se livrant au même exercice, MP3 et oreillettes bien en place, tantôt un duo de coureurs au souffle trop court pour se lancer dans de grands débats.
Quelle que soit la situation lorsque l’on court, je crois que l’on est jamais seul, car au-delà du dialogue entre le corps et l’esprit, il y a toujours du temps. Du temps pour penser à ceux que l’on aime. Du temps aussi, pour apprécier et magnifier son bonheur. Du temps pour voir la bouteille à moitié pleine, alors que les tracasseries du quotidien ont tendance à river nos yeux sur cette même bouteille à moitié vide. Isabelle Autissier, grande navigatrice, confiait dans son livre Une solitaire autour du monde, qu’elle avait besoin de naviguer en solitaire, pour être « bien avec elle-même », préalable indispensable, pour être bien avec les autres.
Je crois que la course à pied possède les mêmes vertus pour nombre d’entre nous.

La course à pied, si elle n’est pas la seule pratique sportive permettant d’accéder à cela, est sans doute la plus accessible et la plus efficace, car elle combine l’intensité physique et le dépouillement, ce qui conduit naturellement à l’introspection.

Courir seul ou à plusieurs, courir vite ou bien longtemps : il s’agit avant tout de courir…


[1].« Je pense, donc je suis », dans le Discours de la méthode publié en 1637.

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8 réflexions sur “J’aime courir.

  1. bien vue la petite attaque à Descartes 🙂

    dans une interview sur france culture, l’auteur de « courir : méditations physiques » parlait de « réenchanter le quotidien », j’ai beaucoup aimé l’expression.
    par contre son bouquin trop intello pour moi, suis pas arrivé au bout. faut dire que je suis bête comme mes pieds, c’est d’ailleurs pour ça que j’essaye de les rendre plus intelligents…

    • Moi qui suis traditionnellement cartésien au-delà du raisonnable, j’adhère plutôt bien à cette description de la course à pied. Autant dire que c’est une mini révolution dans mon esprit que de ne pas considérer comme hérétique une critique de Descartes.
      Il faudra que je jette un œil au bouquin dont tu parles, je ne connais pas.
      Quant aux personnes qui se croient bêtes, elles sont très souvent bÔcoup plus intéressantes que celles qui se croient intelligentes…

  2. Running-Addict dit :

    Très bien menée cette réflexion! Ce qui ne m’étonne pas vraiment venant de Stéphane Diagana, quelqu’un qui a toujours été très intéressant pertinent dans ses réactions que ce soit dans l’analyse de ces propres courses au micro de Nelson Montfort ou dans son métier de consultant athlé aujourd’hui!

    Je trouve que ça justifie encore plus le fait de courir, de se faire plaisir dans la course, de voir que des champions tels que lui se font aujourd’hui plaisir à simplement « courir »! 😉

    • N’est-ce pas ? Ça m’a étonné que quelqu’un qui est tombé dedans tout petit, qui a deux médailles d’or en championnat du monde, porte sur la course à pied un regard aussi similaire que celui qu’on peut avoir nous, amateurs anonymes. Serions-nous égaux devant les endorphines ?

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