Marathon de Marseille 2013

Ça y est, le grand jour est arrivé.
L’aboutissement de 16 semaines de préparation au cours desquelles j’ai parcouru 511 km en 54 heures et dépensé environ 42 000 kcalories. Encore 42 km, 4 heures et quelques et environ 3 000 kcalories et j’aurai parcouru mon second marathon.
Voilà, le décor est planté, place au récit de la journée.

5h00

Le téléphone sonne un réveil en fanfare. Le départ sera donné à 8h00 et j’ai pris une chambre d’hôtel sur place, alors pourquoi se lever aussi tôt ? En fait, il vaut mieux éviter de courir en pleine digestion, donc j’ai prévu de prendre le p’tit-déj dès l’ouverture, 3 heures avant la course.
5h27. Je suis parmi les premiers à descendre dans la salle. Le temps d’engloutir un bol de céréales, un yaourt, une tasse de café et un verre de jus de pomme et le restaurant se remplit déjà. Je remonte bientôt dans ma chambre, en chipant au passage une tranche de gâteau marbré.
5h50. Il est temps de se préparer. Saupoudrer de talc et enturbanner de sparadrap pour éviter les échauffements, épingler le dossard sur le t-shirt, humidifier la ceinture pectorale pour faire contact et mesurer le rythme cardiaque, mettre en route le GPS… Un petit coup d’œil par la fenêtre pour m’assurer du temps qu’il fait : la météo avait raison, il pleut. En quelque sorte c’est pas plus mal, je ne souffrirai pas de la chaleur comme l’an dernier.

6h50

Je tourne en rond dans ma chambre en attendant que l’heure passe, autant y aller maintenant, la ligne de départ est à un peu plus d’un kilomètre et demi.
7h15. Je remonte la Canebière jusqu'au sas de départ panneauté « 4h –4h30 ». Je suis déjà trempé par la pluie et je m'abrite dans une galerie marchande où se sont réfugiés une vingtaine d'autres coureurs et coureuses. Dehors on voit passer ceux qui s'échauffent déjà. À trois-quarts d'heure du départ c'est trop tôt pour moi. Le premier kilomètre sera amplement suffisant pour mettre en route la machine, et de toute façon je serai englué dans la masse des coureurs donc je pourrai pas faire autrement que de démarrer en douceur.

8h04

Le speaker donne le départ, relayé par les hauts-parleurs placés le long de l’avenue. Il faut plusieurs minutes pour que le mouvement se propage dans les rangs et pour l’instant dans le sas des « 4h – 4h30 » ça ne bouge pas. Les gens sautillent d’un pied sur l’autre, sur place, histoire de dire que la course a commencé.
8h07. Ça y est, on fait nos premiers pas. Puis on s’arrête. On repart en marchant, puis on s’arrête de nouveau. On repart et cette fois c’est la bonne. On avance mais ça reste dense, impossible de doubler ou de changer de trajectoire, on ne peut que suivre le mouvement de l’ensemble. Du troupeau.
8h10. Je passe sous l’arche gonflable qui marque la ligne de départ, et je déclenche le chrono. Petit à petit le peloton s’étire, les intervalles s’agrandissent. Je souhaite une bonne course à mes voisins et je me faufile à droite, à gauche pour prendre mon allure de croisière de 5’40 au kilomètre, comme à l’entraînement.

km 01 : 5’58
km 02 : 5’39
km 03 : 5’43

8h31

Au détour d’un virage, les coureurs s’accumulent, tout le monde ralentit puis s’arrête. Un bouchon soudain. Ça rouspète, ça ronchonne. On avance à peine puis on bute sur l’obstacle. Une flaque qui occupe toute la largeur de la route et que chacun essaye de franchir sans trop y tremper les pieds. Ça repart. On a perdu deux minutes, ça va pas changer grand chose.
8h43. Un stand de ravitaillement sur le bord de la route, déjà 5 km parcourus, je suis surpris je ne les ai pas vus passer. J’attrape un morceau de banane que j’engloutis sans vraiment ralentir, puis une bouteille d’eau que je garde à la main, je la boirai par petites gorgées. Bien vu la bouteille de 33 cl ! Incomparablement mieux que le gobelet en polystyrène dont on renverse plus qu’on ne boit.

km 04 : 7’29
km 05 : 5’39
km 06 : 5’31
km 07 : 5’38

8h51

Le septième kilomètre c’est mon repère. Si je parcours chaque 7 km en 40 minutes je franchirai la ligne d’arrivée en à peine plus de 4h.
Je passe au km 7 en 41’37, ce qui est tout à fait dans le rythme si on décompte le temps perdu dans les bouchons. So far, so good. Je dois même lever le pied par moments pour ne pas aller trop vite, résister à la tentation de rattraper le mec de devant, puis celui devant lui, etc. Le septième kilomètre c’est aussi le moment de prendre un tube de gel pour refaire le plein, j’en emporte six dans ma ceinture.
Je suis dans mon rythme, les rangs sont éclaircis et je lève un peu la tête. Il pleut toujours, et on est dans la longue ligne droite qui remonte la rue de Rome, puis redescend le Prado et enchaîne avec Michelet.
9h08. Je surveille le chrono à l’approche des 10 km, que je boucle en 58’27. À peine 3′ de plus que mon meilleur temps sur la distance, encore 32 à parcourir et les sensations sont bonnes.

km 08 : 5’31
km 09 : 5’41
km 10 : 5’39
km 11 : 5’46

9h14

Le onzième kilomètre vient de passer, il est temps d’effectuer une « pause technique » et je profite de l’arrêt pour m’asseoir quelques secondes dans un abri-bus et remettre en place la chaussette droite : je ressens depuis quelques centaines de mètres une légère gêne sous le petit orteil droit.
Le parcours remonte le boulevard Michelet presque jusqu’à l’obélisque, puis redescend et bifurque bientôt en direction du bord de mer.

km 12 : 7’10
km 13 : 5’45
km 14 : 5’48
km 15 : 5’45
km 16 : 5’41

9h46

Je m’aperçois que j’ai oublié de prendre le tube de gel à la fin du quatorzième kilomètre, je le prends donc à 16,5 km. D’ailleurs je n’ai pas non plus regardé le chrono général depuis un moment, concentré que je suis sur mon allure au kilomètre.

km 17 : 5’44
km 18 : 5’42

9h59

Le petit orteil droit me gêne vraiment, je m’arrête de nouveau pour remettre la chaussette en place, mais ça ne change rien au problème. Je crois bien qu’il s’agit d’une ampoule en formation. Un meneur d’allure me dépasse, celui dont l’oriflamme indique 4h15. Je crois que c’en est fini de l’allure de 5’40 /km. Il reste encore 24 km, je ne sais pas comment je vais pouvoir rallier l’arrivée si une ampoule m’handicape déjà.

km 19 : 6’58
km 20 : 5’59
km 21 : 6’24

10h14

Voilà la mi-course, le premier semi-marathon est bouclé en 2h05’08 (ce qui au passage est mon meilleur chrono sur cette distance), il reste la même distance à parcourir. Sur le papier je dois donc pouvoir boucler le marathon en moins de 4h20 c’est plutôt sympa. Sur le bitume la réalité est un peu différente. En levant le pied et en courant disons, à 6’20 /km je dois pouvoir terminer en moins de 4h30.
10h28. En sortant du parc Borély je croise l’oriflamme 4h15 qui redescend déjà l’avenue du Prado sur les voies opposées. Bye-bye 4h15. Je m’accroche du regard à l’oriflamme 4h30 une centaine de mètres devant moi.

km 22 : 6’13
km 23 : 6’15
km 24 : 6’22
km 25 : 6’43
km 26 : 6’31

10h45

Mon dossard est tellement trempé que les épingles à nourrice ne le maintiennent plus. Les cahots de la course déchirent le papier humide. Je le détache pour de bon, le plie et le garde à la main. J’attaque maintenant la partie pentue de la corniche Kennedy, et « 4h30 » est hors de vue. Tant pis, je vais rester solo et finir à mon rythme.

km 27 : 6’33
km 28 : 6’40
km 29 : 6’47
km 30 : 7’11

11h15

Ça devient de plus en plus douloureux sous le petit orteil droit, avisant des bancs dans un square je bifurque, m’assieds et me déchausse complètement. Exit les sparadraps. Sous l’orteil je découvre une ampoule d’une taille impressionnante qui occupe toute la surface inférieure et qui remonte dans l’intervalle avec l’orteil voisin. Le tout d’un rouge violacé. Bon. Je viens de passer le panneau « 30 km », il en reste douze jusqu’à l’arrivée. L’idée d’abandonner m’effleure l’esprit pendant une demie seconde, mais je n’ai pas fait 16 semaines de préparation à courir souvent sous la pluie parfois dans la neige pour m’arrêter avant d’avoir franchi la ligne d’arrivée. Donc je continue. Je passe en mode « survivant », avec pour seul objectif de finir. Tant pis pour le chrono, j’arriverai quand j’arriverai. Mais j’arriverai.

km 31 : 8’24
km 32 : 6’59
km 33 : 7’07

11h38

Presque trois heures et demie de course, je passe devant le parking où ma voiture est garée. Si j’arrêtais de courir je monterais prendre une douche à l’hôtel puis j’empaquetterais mes affaires et je rentrerais à la maison. Sauf que le parking se trouvant sur le parcours du marathon il est fermé jusqu’à 14h, je ne pourrais pas en sortir. Et puis de toute façon maintenant que j’y suis, je vais au bout des 42 km.

km 34 : 7’44
km 35 : 8’38
km 36 : 9’04

12h06

Le mode « survivant » est oublié, je suis passé sans m’en rendre compte en mode « zombie ». Je cours sans y penser, c’est devenu un automatisme comme respirer ou cligner des yeux. Les sons de tambours me sortent de ma torpeur, je suis sur les docks du port marchand et dans un hangar une troupe de musiciens joue de tambours. Sympa. Un coureur devant moi s’arrête pour les prendre en photo. Je les applaudis… enfin en pensée, parce que mes bras continuent de balancer au rythme de mes jambes comme si de rien n’était.

km 37 : 8’20
km 38 : 7’37
km 39 : 8’23

12h24

Je traverse le pont basculant qui barre l’accès au bassin de radoub. Un bus passe sur la voie opposée au même moment et fait vibrer la chaussée. La plante de mon pied droit m’élance soudainement, côté intérieur maintenant. Je vais devoir parcourir les trois derniers kilomètres sans poser l’avant du pied. Je clopine en prenant appui alternativement sur mon pied gauche puis sur mon talon droit.
12h46. Bientôt l’arrivée ! C’est pas trop tôt. À force d’appui bancal j’ai les genoux qui tiraillent et le dos qui proteste.

km 40 : 8’04
km 41 : 8’47
km 42 : 7’44

12h54

Le speaker me voit arriver au loin et demande à ce qui reste du public de m’encourager. « Houlala, on ne sait plus comment poser les pieds tellement ça tire ! » Tu l’as dit bouffi ! Je déplie mon dossard et le cale sur ma poitrine pour qu’il puisse lire mon numéro et mon prénom.
Au passage de la ligne, sous l’arche gonflable, j’arrête mon chrono machinalement. J’arrête de courir tout aussi machinalement. Une hôtesse déroule le ruban d’une médaille et me le passe autour du cou. Un autre bénévole me félicite d’une tape sur l’épaule. Je lui dis « Et de deux ! » il me répond que lui a couru des semis mais jamais de marathon. C’est peut-être vrai, en tout cas c’est sympa.


Les clés de la course

Distance : 42,5 km
Chrono : 4h44
Dépense : 3 200 kcal
(voir sur Garmin Connect)

Tracé du parcours

Parcours du marathon de Marseille 2013

Vitesse moyenne par kilomètre

Vitesse moyenne par kilomètre

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6 réflexions sur “Marathon de Marseille 2013

  1. N.C. dit :

    Eh bien, voilà une très belle description. Par moment, je me serais crue chez Stéphen King ! On ne peut qu’être émerveillé de ce courage dont tu fais preuve, et de cette immense volonté !
    Tu devrais continuer cette si jolie histoire véritable en la bidouillant pour en faire un livre….
    Je te félicite et t’embrasse bien fort.. 🙂

  2. MOURAREAU dit :

    J’ai l’impression de lire le récit de ma course et en plus dans le même temps 4H44 et 54s pour moi après 12 semaines de prépa contraignante mais que du plaisir. Je suis parti moins vite puisque je passe en 2h12 au semi, mais les mêmes souffrances et les mêmes sensations à partir du 33 eme kilo.
    Je reviendrai en 2014. Et j’espère pouvoir m’aligner sur Nice – Cannes en novembre.
    Félicitation l’ami lambda
    Daniel

  3. bravo, finir sous les douleurs c’est pas donné à tous.. il parait que finir un marathon donne des ailes, je te souhaite des ailes grandes qui te donneront envie de recourir ce marathon une autre fois… sous la pluie c’est vraiment pas évident!!!
    je suis arrivée pas si loin de ton chrono, je l’ai vécu différemment mais les ailes de marathonien(ne) sont indéscriptibles et nous font gravir des montagnes!!!!
    encore bravo pour ton parcours et ton récit!!!

  4. Daniel LEVEUGLE dit :

    Bravo pour ce récit, qui me rappelle des choses vécues le même jour. Nous avons sûrement couru côte à côte pendant une bonne partie de la course et les sensations ont été à peu près les mêmes. Pour ma part, en plus des pb d’ampoule mais pour lesquels je n’ai pas voulu m’arrêter pour replacer mes chaussettes (je devinais bien que ça ne servirait à rien), j’ai subi à cause de la pluie mêlée au froid, un rafraichissement des muscles situés à lavant des jambes, qui petit à petit, ont perdu leur élasticité. Comme côté énergie, je ne ressentais pas de pb, j’ai préféré assurer en courant tant que je le pouvais à un rythme un peu plus soutenu que prévu, sachant que mes jambes se raidissaient et que même avec du tonus, elles ne me permettraient pas de garder la même vitesse de course. Effectivement, à partir du 32ème kilomètre ( bizarrement, je n’ai pas eu le fameux mur du 30°) , mes jambes étaient devenues complètement dures et j’avançais comme un automate, sans plus aucune élasticité ni faculté de rebond. Alors que jusqu’au 30me,mon allure me basait sur un temps inespéré de 3h50, je sentais sans surprise que petit à petit, l’avance se réduisait. Au 37°, la meneuse d’allure à 4h,(bravo à elle au passage), avec son petit groupe, me rattrapait et me doublait sans que je parvienne à m’accrocher à eux. ‘énergie était toujours là, mais les jambes étaient comme du bois. Je ne craignais qu’une chose : la déchirure musculaire. Je suis arrivé dans les mêmes conditions que vous, avec environ 150 m de retard sur le drapeau 4h et je me suis littéralement écroulé à l’arrivé, secoué par des spasmes de pleurs de souffrance mêlés de joie d’en avoir fini. Cela a duré 2 ou 3 minutes, puis j’ai pu récupérer mes esprits et me faire masser par une kiné, tout en tremblant de froid. Merci à mon fils William, qui m’a fait la surprise de venir de Paris pour m’encourager sur les derniers kilomètres. Il ne m’avait rien dit, le bougre !
    C’était à moi aussi mon second marathon. Le premier (Paris 2005) avait été réalisé dans des conditions atroces (mauvaise préparation, générant une blessure 15 jours avant. N’avais pas voulu renoncer et ai couru ce premier marathon avec le syndrome de l’essuie-glace (sorte de sciatique). Il m’a fallu 6 mois pour pouvoir recommencer à courir. Je m’étais juré de refaire un marathon, dans de bonnes conditions cette fois. Voilà qui est fait et me revanche personnelle sur moi-même est accomplie avec bonheur.
    Merci à toi pour ce récit très détaillé et vivant. Je suis sûr que beaucoup de gens se sont reconnus dans ce texte.
    Bonne récupération.

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